LES DIOLAS : approche culturelle

OBSERVATIONS ET REFLEXIONS / Mission de décembre 2012

par  Marie France FRUTOSO,  psychiatre anthropologue

                               Les  DIOLAS : approche culturelle:

            La colonisation de la Casamance a été tardive et  la résistance de la région d’Oussouye tient à sa géographie : la forêt a  fait longtemps obstacle et a permis de repousser l’islamisation  amenée par les mandingues et à l’animisme de perdurer jusqu’à présent et avec lui  l’organisation sociale Diola.

 Les valeurs Diolas :

 –          Le pragmatisme : « Le Diola valorise ce qui sert à l’action et ce qui est utile … il rejette l’inutile et le nuisible. Le  comment  l’intéresse, pas le pourquoi ». LV THOMAS.

        « Ce qui est bon, le Diola le conserve. Ce qui est médiocre, il l’améliore. Ce qui est mauvais, il l’écarte … Le Diola est ouvert au progrès ».

=> Donc pas de rejet de la médecine occidentale a priori.

 –         L’honneur : qui est basé pour l’homme sur le respect de ses devoirs et sa responsabilité  de chef de famille ainsi que des valeurs diolas : travail, autonomie et indépendance, respect des anciens, paix sociale du groupe. Par contraste, importance de la honte et du déshonneur qui renvoient  à l’oisiveté, à la paresse et au vol

  –          Autonomie et indépendance matérielle : qui sous-entend  l’importance du nombre de rizières et de têtes de bétail qui fait la fierté du diola (femme ou homme). De fait, le suicide par déshonneur existait pour un chef de famille qui ne pouvait pas assumer son rôle.  De même, une veille femme qui ne pouvait plus être autonome, se laissait mourir.

 –          La reconnaissance et le respect : des parents, des ainés et de la tradition. Selon certains, on doit connaître le nom de ses ancêtres sur 13 générations. On ne remet pas en question les décisions  des notables  et des aînés du quartier et on ne les interrompt pas lorsqu’ils parlent. Pour s’adresser à eux et se faire entendre on use de circonvolutions.

 –         La paix et  l’harmonie dans la concession : elle est primordiale et relève de la responsabilité du chef de famille qui doit l’obtenir. Il en va de même pour le quartier et le village. Lorsqu’un conflit n’est pas réglé, on se réunit sur la place où chacun peut s’exprimer. Parfois les réunions se font au bois sacré ou devant un fétiche.

 –         Le sens du secret et la place importante de l’interdit, le « ny-ny » : qui fait dire à certains que beaucoup d’aînés ont emporté leur connaissance et secrets avec eux, la transmission du savoir n’étant pas automatique mais laissée à la discrétion de qui le possède à qui il juge digne de le recevoir (sens du secret, honnêteté et droiture).

   La famille :

          La société diola est patrilinéaire : c’est à dire qu’un enfant appartient à la lignée de  son père qui lui donne son nom. La résidence est quant à elle patri-viri locale « la femme n’habite pas la case.

         Le patrimoine est donné aux fils. La fille n’hérite pas mais elle peut avoir l’usufruit de rizières. A noter l’importance et la place prépondérante du neveu et de la nièce d’un homme.  Dans les mariages, les décès ou les enterrements, le neveu a un rôle important voire essentiel. Il s’autorise à donner son avis souvent. En cas de conflits ou de litiges fonciers, il est alerté le premier et il s’occupe de convoquer la famille et donne son avis « le juge n’a pas froid aux yeux ».

 –         Le mariage :

         Les diolas animistes étaient (et sont) le plus souvent monogames mais pouvaient contracter des unions successives. D’après certains, le mariage pouvait avoir lieu par enlèvement et par choix réciproque. Une femme ou un homme, mariés, pouvait même choisir son partenaire et décider de quitter son mari ou sa femme pour un ou une autre. Le nouveau mari enlevant sa femme.

         Parfois une femme pouvait avoir eu plusieurs maris successifs chacun dans un quartier différent et donc des enfants dans plusieurs quartiers. Selon certains c’est une stratégie mise en place par les femmes pour faire cesser les guerres entre quartiers qui étaient fréquentes : aucun guerrier n’aurait risqué de tuer son frère en prenant les armes contre un quartier ennemi où vivait celui-ci.

         Les hommes ont repris cette astuce à leurs comptes en faisant du nombre d’épouses successives un élément de fierté! Actuellement la tendance s’est inversée, les femmes rechignant à prendre pour mari un homme qui a déjà été marié, les hommes ont des difficultés à trouver un épouse, ils sont l’objet de critiques par les ex-épouses et de méfiance par les parents de celle qu’ils convoitent. De ce fait les divorces sont rares.

 –         L’enfant : La stérilité est une calamité dans la société diola, d’où l’absence du jugement moral lors d’une grossesse précoce hors-mariage, celle-ci étant le signe de fécondité devant laquelle la virginité n’a aucune valeur. Ce qui peut expliquer les grossesses précoces souvent dénoncées.

 –         Les femmes :

         Pour épouser une femme, un homme doit verser une dot à la famille de celle-ci (bétail, vin de palme), et à laquelle le neveu peut avoir accès pour partie. Une femme reste attachée à son lignage, d’où la méfiance qui l’entoure dans la concession, et le lignage de son mari. Elle est en effet soupçonnée de favoriser son clan et risque donc de dévoiler les secrets de celui de son époux.

         De fait, elle garde un rôle important dans la famille de son père, où elle est la tante qui intervient pour préparer le mariage, s’inquiéter du bien-être de son neveu, et partir en recherche de causalité s’il est gravement malade.

         Dans la société animiste diola, la femme semble toujours avoir eu une certaine autonomie : elle garde son nom et ses biens. Autrefois à Eloubaline, dans un couple chacun avait une obligation de nourrir les enfants en fonction de son capital en rizières. L’époux n’étant pas tenu de nourrir sa femme qui devait subvenir  à ses  propres besoins et inversement, mais les femmes, ayant  en général peu  de rizières, il arrivait qu’elle n’ait plus de riz : elles ne mangeaient  alors pas !

         Les femmes sont le maillon fort dont la parole compte au sein du lignage. En cas de litige foncier, elles sont consultées pas leurs frères et neveux et aident à établir des stratégies. Elles ont leurs fétiches et leur bois sacré.

         A Diembering, une forme d’égalité homme-femme est décrite malgré la répartition stricte des rôles et des places de chacun dans la maison, le travail et la société villageoise. Rôle qui peut être chamboulé dans les travaux des champs: lorsque le repiquage ou la récolte du riz qui sont réservés aux femmes pressent, le mari aide son épouse,  nécessité fait loi chez les diolas, la récolte d’abord.

         Les femmes peuvent être des relais importants dans le cadre des missions AMK, leur  rôle dans  le maintien  des coutumes  et de la religion est loin d’être négligeable. Plusieurs fois, lors d’échanges avec des informateurs, ces derniers ont été mis en garde par des passantes qui  les estimaient trop bavards!

 Les  fétiches :

          Intermédiaire entre dieu et les hommes ils sont nombreux et se déclinent  par village, quartiers et concession.       Le fétiche est le socle de la société diola animiste. Il est entretenu par un féticheur membre d’une  famille responsable du fétiche du quartier, par un ancien élu par les autres féticheurs pour les fétiches du village. Il a une fonction identitaire et est garant de l’ordre et des valeurs diolas.

 « Si tu t’entêtes le fétiche te rappelle tous les jours ce que tu dois faire », à travers de symptômes qui signent le dérèglement, la transgression, la désobéissance ou la négligence.

 Le recours au féticheur qui propose une offrande ou un sacrifice amène la « restitutio ad integrum » signe de réparation sociale autant que physique.

               Il n’y aurait, à priori, pas de rivalité entre le fétiche et la médecine occidentale, selon un féticheur et nos différents informateurs. L’un et l’autre intervenant sur des registres différents. L’un soigne le corps physique, l’autre renvoie  au désordre social et remet de l’ordre. Pour exemple, dans le cas de la bilharziose, le fétiche concerné est le kataf, fétiche de la lance qui existe dans chaque quartier de Diembering. Le rouge des urines faisant référence au sang qui coule de la blessure de combat. Le féticheur du kataf ne s’offusquerait pas de l’intervention de médecins auprès des écoliers et des soins qui leur seraient  donnés.

 « Pragmatique et ouvert », le diola  utilise la compétence où elle est, et plus encore si elle s’offre à lui!

                                                 MISSION    AMK décembre 2012

Ma place et mes observations-réflexions :

          « A.M.K agit dans le but de venir en aide à la population locale Casamance » et c’est dans ce but que je vais en « mission ». Si j’ai bien signé cet engagement, pour moi, l’aide était prévue, indirecte, puisque je devais aider à la demande de  D. Basset le  groupe  Santé Publique prévention et soin de la bilharzioze « à appréhender  l’approche culturelle et la vision Diolas vis à vis des maladies ». Ce que j’ai essayé de faire, cependant, très vite prise au jeu de présentation du cycle de bilharzioze,  j’ai participé activement à l’information et au dépistage dans les classes ainsi qu’aux réunions et rencontres.

         Après avoir appris d’Annie et Didier la méthode, Chloé, Laura et moi avons œuvré. Nous avons essayé de faire du jeu des questions-réponses un moment d’échange dynamique et donc de le moduler en fonction des classes et de l’âge des élèves. Nous avons également essayé de faire participer l’enseignant en nous aidant de lui pour l’appel ou l’adaptation des questions voire la traduction pour les plus petits.

         Cette place d’observation participative m’a permis d’entrer en contact avec des enseignants, de rechercher et d’écouter leurs réflexions sur la bilharzioze et le comportement des enfants et adolescents. Mais j’ai également échangé et recueilli des informations auprès de certains accompagnants sur les usages de leur village et j’ai observé des comportements, des réflexions riches d’informations sur le fonctionnement « Diola ».

         De l’échange avec Chloé et Laura sur nos impressions d’une première expérience dans une classe, puis avec Didier et Annie, est né le besoin de faire une lecture critique de ce que nous demandions: comment interdire la baignade et/ou la pêche à des enfants (qui n’a jamais pissé dans la piscine, la rivière !) femmes et enfants passent de longues heures dans l’eau des rizières ?

         Il m’est apparu utile, cohérent et plus en accord avec moi- même, d’insister auprès des enseignants et des élèves sur la contamination de l’eau des mares et des rizières par l’urine.

Mais la difficulté reste puisqu’on nous a fait remarquer que rester dans l’eau entraine  « l’envie de pisser » et que sortir de la rizière pour aller parfois loin peut être vécu comme un signe de fuite du travail et de paresse!

         Quant aux mares, si certaines sont interdites parce que sacrées, la plupart sont le lieu de lavage du linge, de la toilette et de la pêche. Insister sur l’interdiction d’uriner est donc essentiel mais également, comme l’a précisé Didier, sur la notion d’horaires à moindre risque, d’essuyage.

           Dès les premières interventions et rencontres, le postulat de départ a évolué et je suis passée de : comment les diolas appréhendent- ils la maladie et comment la connaissance de la culture locale peut-elle aider à la prévention, à : comment intervenons-nous et nous intégrons-nous dans la culture et l’organisation locale villageoise mais aussi dans le système de santé sénégalais ?  :

                    – Avons-nous notre place et quelle place ?

                    – Pourrions nous être instrumentalisés dans le système des relations de rôles et des places, celle des professionnels / aux usagers / villageois / agents de l’état ?

                    – Qui fait quoi et quels sont les liens association-système de santé en place ?

 

         Ce questionnement a trouvé un écho auprès du groupe générant un échange-débat la veille de la rencontre avec le Comité de Santé.

1 – Echanger, s’appuyer sur, diriger vers les professionnels et locaux, etc …,

2 – Utiliser les compétences locales,

3 – Echanger avec les femmes et les mères,

          Observation, questions, impressions, commentaires à partir des échanges dans les classes et entre nous ont abouti à un débat plus général la veille de la rencontre avec le comité de santé qui a porté sur nos actions, leur sens et l’attendu des membres de l’association comme celui des populations.

         Cette rencontre et celle avec le Dr Badiane ont confirmé et renforcé ma et nos hypothèses et souhaits : le comité de santé nous perçoit comme 1’aide : nous « les épaulons« ; Badiane évoque la « dépendance passive des assistés qui attendent AMK ». Il souhaite que nous orientions les personnes vers les professionnels locaux.

         Christine la sage- femme a la nostalgie des échanges et des repas pris en commun. Cela fait écho à ce que nous avons pensé utile : monter des projets qui intègrent et s’appuient sur les professionnels locaux et intègrent les compétences locales. Comme, par exemple dans les classes, les instituteurs d’une part et les infirmiers pour donner le médicament. Ayons une action à visée participative : temps de réflexion d’élaboration commune / refaire les textes /   repenser la problématique avec l’apport local comme l’ont fait les professeurs et élèves du collège pour la pièce, ou comme pour la chanson.

         Rencontrer les femmes, les mères.

          Penser A.E.L.P.S : Analyse Evaluation Locale d’un Projet de Santé. Action courte menée à son terme qui intègre, tient compte des conceptions locales y compris la dimension spirituelle.

         Passer du « faire pour et à la place » à « faire avec » pour apprendre à l’autre à « faire par lui-même ».

          Pour moi le plus grand écueil est celui du risque d’induire et d’alimenter la passivité et la dépendance même si les Diolas sont suffisamment malins pour utiliser notre besoin d’humanitaire à leur guise.

 

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